Interpréter Rabelais aujourd'hui

Publié le par Amandine

D'après François Rigolot
Revue Poétique n°103 - 1995


Interpréter Rabelais aujourd'hui : Anachronies et catachronies


  • La catachronie est l'illusion de pouvoir saisir le passé indépendamment du présent qui conditionne la saisie.

  • Si Rabelais a pu devenir, sous la plume des critiques les plus avertis, tour à tour libre-penseur, athée, chrétien évangéliste, royaliste et révolutionnaire, on peut se demander s'il n'existe pas dans son oeuvre une platiscité sémantique qui justifie la pluralité des interprétations.

  • Lorsque paraît Pantagruel, les lecteurs ne voient ds le Prologue qu'une représentation bouffonne d'un livre facétieux ; or Rabelais s'est donc attaché à remettre l'accent sur le « profit » et l' « utilité » ds la Prologue de Gargantua > invitation à rompre l'os et sucer la moelle > on entend message caché et profond. Ce Prologue est lui aussi mal lu, d'où l'insertion en 1535 du fameux « Avis aux lecteurs » qui démend le ontenu sérieux et subversif de l'oeuvre > Sollicitations contradictoires pour décourager les lecteurs trop pressés de donner un sens exclusif à son oeuvre.

  • Le dessein est clair : si « rire est le propre de l'homme », alors rions ensemble.

  • Préoccupations herméneutiques de Rabelais rejoignent celles des humanistes de son temps : double invitation à chercher un contenu ésotérique et à se méfier des allégories abusives mais aussi fascination d'époque pour le langage énigmatique et prophétique. Comme les prophéties delphiques, l'oracle ne produit que des signes et non du sens. Compliquer plutôt qu'expliquer a un avantage rhétorique, les secrets ont bien des charmes. D'autres raisons pour ce recours au brouillage des pistes : goût du jeu, de la mystification, de la virtuosité formelle, de la difficulté vaincue, le désir de désarmorcer la censure. Et aussi désir de transmettre le message sérieux au petit nombre des élus (préjugé élitiste). Idée qu'il puisse y avoir plusieurs interprétations selon l'angle d'approche.

  • Language de Rabelais, sans souci de hiérarchie, complique à plaisir l'interprétation. L'abscence d'une autorité narrative qui oriente la lecture installe le doute dans l'intentionnalité de l'oeuvre. C'est sur le lecteur qui repose la charge de la bonne interprétation.


=> Stratégie d'écriture, qui, au-delà des ruses du brave bonimenteur, ouvre, un espace herméneutique placé sous le signe du « jeu sérieux » : ce serio ludere, si cher à Erasme, sans lequel il n'y a pas de festivité possible de l'intellect.

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